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Cette situation est loin d’être marginale. Dans le podcast Education : mode d’emploi, le neuroscientifique Steve Masson rappelle une idée centrale : apprendre ne se limite pas à mémoriser.

Apprendre, c’est modifier durablement le cerveau.
Mais transférer, c’est réussir à réutiliser ce que l’on a appris dans un contexte différent.
Et c’est précisément là que les difficultés apparaissent.

Pourquoi le transfert des connaissances est si difficile

Révélation 1 : le cerveau « géolocalise » chaque apprentissage

Le transfert pose problème non pas parce que les apprenants manquent de volonté ou d’intelligence, mais parce que le cerveau fonctionne d’une manière très spécifique.

Lorsqu’on apprend, des connexions neuronales se créent.
Mais ces connexions ne concernent pas uniquement le contenu appris : elles intègrent aussi le contexte dans lequel l’apprentissage a lieu.

Autrement dit, le savoir n’est jamais stocké de façon abstraite ou isolée.

Le cerveau ne stocke pas une connaissance de manière isolée. Il crée des connexions neuronales entre le contenu (le quoi) et le contexte dans lequel il est appris (le où).

Le lieu, l’éclairage, l’intonation, … tout cela fait partie de l’apprentissage initiale.


Une étude souvent citée illustre bien ce phénomène : des personnes qui mémorisent une liste de mots sous l’eau s’en souviennent mieux lorsqu’elles sont de nouveau sous l’eau, que sur la terre ferme.

Ce n’est pas un bug.

Révélation 2 : l’espace de travail mental est limité

Le transfert repose fortement sur la mémoire de travail, cet espace mental limité qui permet de :

  • comprendre la tâche,
  • identifier l’objectif,
  • activer les connaissances pertinentes.

Dans une tâche complexe (rédaction, résolution de problème, situation inédite), cette mémoire peut être rapidement saturée.
Les connaissances sont bien là… mais inaccessibles sur le moment.


Comment construire le pont ? 3 leviers fondés sur les neurosciences

Pour Steve Masson, le transfert n’est pas une conséquence naturelle de l’apprentissage.
C’est une compétence qui se travaille explicitement.

Levier 1. Consolider les connaissances par la récupération en mémoire

Une connaissance fragile se transfère mal.

La récupération en mémoire consiste à faire l’effort de se souvenir sans support : répondre à des questions, expliquer avec ses mots, se tester régulièrement.

Ce travail ne favorise pas seulement la mémorisation.
Les recherches montrent qu’il augmente aussi les capacités de transfert.


Levier 2. Entrelacer les apprentissages pour apprendre à choisir

Répéter le même type d’exercice en bloc donne de bons résultats à court terme, mais prépare peu au transfert.

L’entrelacement consiste à alterner différents types de tâches ou de problèmes :

  • addition puis multiplication,
  • un type de question puis un autre.

L’apprenant doit alors se demander :

« Qu’est-ce que je dois activer dans cette situation ? »

Il apprend ainsi les conditions d’applicabilité d’un savoir, pas seulement la procédure.


Levier 3. Varier les contextes pour “dé-géolocaliser” le savoir

Un savoir utilisé toujours dans le même cadre reste dépendant de ce cadre.

Varier les contextes d’activation permet progressivement au cerveau de comprendre qu’une connaissance peut être mobilisée ailleurs :

  • dans des situations scolaires et quotidiennes.
  • à l’école et à la maison,
  • à l’oral et à l’écrit,

La maison, par exemple, devient un contexte très différent de la classe, particulièrement intéressant pour favoriser le transfert.

En pratique : comment favoriser le transfert au quotidien

En classe : soulager la mémoire de travail

Un élève peut parfaitement maîtriser une règle (comme l’accord du participe passé) et pourtant faire de nombreuses erreurs en rédaction.

La raison est simple : écrire un texte mobilise simultanément de nombreuses ressources cognitives.

Piste concrète : décomposer la tâche.

  • Premier jet : se concentrer uniquement sur les idées et le contenu.
  • Relecture ciblée : vérifier un seul point (accords, ponctuation, orthographe).
  • Relecture suivante : se focaliser sur un autre aspect.

Chercher à tout faire en même temps est inefficace.
Prioriser libère l’accès aux connaissances déjà acquises.


À la maison : aller au-delà de la récitation

Vérifier qu’un enfant “sait sa leçon” est utile, mais insuffisant.

Trois leviers simples peuvent aider :

  • Récupération en mémoire : poser des questions sans support.
  • Entrelacement : mélanger les matières pendant les devoirs.
  • Variation des contextes : relier les apprentissages à des situations du quotidien
    (courses, pourcentages, graphiques, décisions concrètes).

L’objectif n’est pas de refaire la classe à la maison, mais d’entraîner l’activation des savoirs.


Un principe essentiel : la progression du transfert

Le transfert n’est pas un interrupteur « ON / OFF ».

Il se construit progressivement :

  • d’abord dans des situations proches de l’apprentissage initial,
  • puis dans des contextes de plus en plus différents.

Demander un transfert trop éloigné, trop tôt, revient à tester une compétence qui n’a pas encore été construite.


Former au transfert : un enjeu central de l’apprentissage

Savoir, c’est important.
Mais savoir utiliser ce que l’on sait, c’est l’objectif réel de l’apprentissage.

Comprendre les mécanismes du transfert change le regard porté sur les difficultés :

  • ce n’est pas un manque de capacité,
  • mais souvent un problème de consolidation, de contexte ou de charge cognitive.

Former au transfert, c’est créer les conditions pour que les connaissances deviennent réellement mobilisables — aujourd’hui, et surtout demain.